Maurice : le couvre-feu étendu jusqu’au vendredi 16 octobre 2026, l’État mis à l’épreuve de sa propre qualification des troubles
Trois jours de violences ont suffi pour placer le gouvernement mauricien devant une double question de gouvernance : comment qualifier juridiquement les événements, émeute, révolte, insurrection ou soulèvement, et quelle réponse institutionnelle y apporter. Le couvre-feu a été étendu jusqu’au vendredi 16 octobre 2026. Dans une tribune publiée par Le Mauricien le 15 octobre 2026, l’analyste Khal Torabully estime que cette qualification sémantique est indispensable pour analyser une séquence où pillages, incendies et colère populaire se sont mêlés, à l’écart de la caricature et de la politique partisane.
C’est le pouvoir exécutif qui se trouve au centre de l’épreuve. Le Premier ministre Navin Ramgoolam, dans une déclaration télévisée mardi soir, a indiqué que ses services et ceux de la police avaient été informés que les troubles avaient été fomentés par les barons de la drogue. Il a dénoncé une attaque contre les institutions, annoncé des sanctions sévères contre les fauteurs de trouble et décrété un couvre-feu, prolongé ensuite jusqu’à vendredi. Des renforts et des arrestations ont suivi cette déclaration. La parole est désormais à la justice, rappelle l’auteur, tandis que les arrestations devaient se poursuivre ce jeudi.
Le cadre d’analyse retenu par Torabully est étymologique autant que politique. Le terme « riot », utilisé par la BBC puis repris par la presse étrangère, renvoie à « émeute », mot dérivé de l’archaïque « esmeu », signifiant émouvoir. Le Littré y voit un rassemblement sans chef ni direction, connoté négativement. Or, souligne l’auteur, l’émeute peut être l’incubateur de l’insurrection et du soulèvement, assurant le relais de la foule au peuple. Deux indices plaident pour cette lecture : la contagion géographique des violences, observées à Rose-Hill, Pointe-aux-Sables, Quatre-Bornes, Tamarin, Bel-Ombre, Goodlands et Port-Louis, la veille du couvre-feu à Camp-Levieux et Barkly ; et des revendications dirigées contre un gouvernement accusé d’avoir trahi un vote unanime et de laisser paupériser les ti-dimounn et les classes moyennes. L’insurrection était contenue dans les événements, mais ne s’est pas totalement imposée dans la réalité de ces trois jours.
Le déclencheur identifié relève lui aussi de la responsabilité publique : le tir d’un policier ayant grièvement blessé Elodie Thomas, opérée lundi puis hors de danger, une vidéo ayant montré la patiente faire ses premiers pas à l’hôpital. Ce tir, survenu lors d’une manifestation contre les coupures d’eau, constitue selon l’auteur la goutte d’eau qui a fait déborder un vase social comprimé par le post-covid, la guerre en Ukraine, le génocide à Gaza, la guerre en Iran, la hausse des prix et de l’essence, la dépréciation de la roupie, les coupes dans l’État-providence, la réforme des pensions, la frustration liée à un vote à 60-0 et la mauvaise gestion des ressources, notamment l’eau, autant d’éléments soulevés dans ses précédents articles sur le budget 2026.
Sur le terrain de l’ordre public, plusieurs faits interpellent les autorités. Une part significative des émeutiers est constituée de mineurs, au point que les autorités annoncent abaisser l’âge de la responsabilité pénale de 14 ans à 12 ans. Des acteurs sociaux affirment sur les réseaux que des mineurs seraient utilisés par des barons de la drogue, payés deux ou trois mille roupies pour faire le guet ou partir en éclaireur, les fameux jockeys du trafic de stupéfiants. La même logistique que celle des deals quotidiens serait mobilisée, dans un pays parmi les plus touchés par la consommation de drogue, y compris à l’école. Des motards en bandes organisées ont également nargué les forces de l’ordre dans les rues désertes du couvre-feu, et des bandes de pilleurs, souvent cagoulés, ont dégradé des supermarchés, détourné un engin de chantier et un camion de livraison de vins.
Face à ces débordements, une forme de collaboration informelle entre citoyens et forces policières s’est mise en place, des groupes de vigiles utilisant parfois des drones pour signaler des attroupements suspects. Des internautes mettent en garde les casseurs contre la récupération, et des citoyens dénoncent des manipulations. L’émeute se vide ainsi progressivement de sa substance de contestation populaire pour devenir des échauffourées entre pilleurs, casseurs, barons de drogue et ordre public.
Torabully y voit une occasion historique pour l’État. Si l’implication des barons de la drogue se confirme, comme l’ont dit le Premier ministre, la police et des acteurs sociaux, il ne faut pas rater la bataille contre des gangs générant des milliards de roupies dans une économie parallèle. Si les autorités connaissent cette manœuvre et ne mettent pas le paquet, il y aurait là le signe d’une faillite institutionnelle. L’État doit durcir les lois et donner plus d’outils à la police. À la Plaine Verte, des acteurs sociaux défilent pour demander de traquer les marchands de la mort, montée civique qui pourrait constituer un passage entre émeute et soulèvement.
Enfin, l’auteur appelle à un sursaut unitaire, à un pool de consultation réunissant politiques, acteurs culturels et socio-économiques, incluant une résurrection de la Commission Justice et Vérité constituée par le gouvernement Ramgoolam il y a une décennie sur les séquelles de l’esclavage et de l’engagisme. À l’heure où le tourisme est menacé en amont de la haute saison et où l’image du pays se dégrade, il plaide pour un contrat social renouvelé, rappelant que les émeutes ont été précédées par un soulèvement pacifique et populaire. En temps de pénurie d’eau, conclut-il, ne jetons pas le bébé mauricien avec l’eau du bain.