Cold case d'Inass Touloub : la cour d'assises de Blois enfin saisie

Cold case d'Inass Touloub : la cour d'assises de Blois enfin saisie

Après trente et un ans d'enquête, deux parents répondent de la mort de leur fille devant la justice

La cour d’assises du Loir-et-Cher, à Blois, s’apprête à juger l’un des plus anciens “cold cases” de l’histoire judiciaire française. Du lundi 2 novembre au vendredi 18 novembre, elle examinera le dossier de la mort d’Inass Touloub, cette fillette de 4 ans dont le corps mutilé avait été découvert en 1987 le long de l’autoroute A10, et dont l’identité n’a pu être établie qu’en 2018, après trente et un ans d’enquête.

Devant la juridiction, ses parents répondront de faits d’une gravité extrême. Halima El Bakhti, 64 ans, est poursuivie pour “tortures et actes de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner”. Ahmed Touloub, 66 ans, doit répondre d’une accusation de “complicité”. Tous deux encourent la réclusion criminelle à perpétuité. Après une période de détention provisoire, ils ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire et comparaîtront donc libres. Le parquet général lui-même souligne le caractère hors norme de ce rendez-vous judiciaire. Fabrice Belargent, procureur général près la cour d’appel d’Orléans, parle d’un procès “exceptionnel”, qui a bénéficié de moyens conséquents pour permettre à un palais de justice de Blois peu adapté aux audiences très médiatiques d’accueillir les débats. L’affluence s’annonce forte.

L’ampleur donnée à ce procès contraste avec la longueur d’une instruction qui a connu de multiples rebondissements institutionnels. Le 11 août 1987, deux employés de la société Cofiroute, débroussaillant les abords de l’autoroute à hauteur du kilomètre 135, sur l’axe reliant Orléans à Blois, découvrent vers 15 heures un “paquet” enveloppé dans une couverture en laine bleue. Il s’agit d’une petite fille de 3 à 5 ans, aux cheveux bruns et bouclés, vêtue d’une culotte en coton blanc, d’un maillot de corps rayé et d’une robe de chambre à carreaux. La dépouille présente des fractures, une côte cassée, des brûlures provenant notamment d’un fer à repasser, des ecchymoses sur tout le corps et une quinzaine de morsures. “De toute évidence, nous sommes en présence d’une enfant battue, et ce de longue date”, relève l’expertise figurant dans l’arrêt de la chambre de l’instruction.

Face à l’absence d’identification, les autorités déploient alors des moyens considérables. Le premier juge d’instruction, Georges Domergue, oriente ses recherches vers une famille d’origine maghrébine. L’avis de recherche est placardé dans 65 000 écoles et 30 000 mairies, dans chaque commissariat, gendarmerie, bureau de poste, gare et aéroport, et le signalement diffusé dans plus de 30 pays. L’Etat vérifie les disparitions inquiétantes ainsi que l’état civil de “388 fillettes nées entre 1983 et 1984” dont il ne peut dire “ce qu’elles sont devenues”, relate la journaliste Esther Paolini dans son livre Qui est-elle ? Enquête sur la martyre de l’A10. En 1992, faute de résultats, une première ordonnance de non-lieu est rendue.

La relance viendra ensuite de décisions judiciaires successives. En 1993, le procureur de la République de Blois, Etienne Daures, propose un appel à témoins à la télévision. Le 1er mars 1993, 9 millions de téléspectateurs suivent sur TF1 l’émission “Témoin numéro un” de Jacques Pradel, créée pour l’occasion, qui génère une centaine d’appels sans piste concluante. En 1995, la juge d’instruction Françoise Benezech ordonne l’exhumation du corps, mais les prélèvements n’aboutissent pas. Une nouvelle ordonnance de non-lieu est prononcée en 1997. Les acteurs judiciaires successifs veillent néanmoins au délai de prescription, alors de dix ans en matière criminelle. En 2006, la procureure de la République Joëlle Rieutort demande aux gendarmes de la section de recherche d’Orléans s’ils disposent d’éléments nouveaux. Le lieutenant-colonel Marc de Tarlé propose de solliciter l’Institut de génétique de Nantes Atlantique.

Ce choix technique s’avère décisif. En février 2008, deux profils génétiques, un féminin et un masculin, vraisemblablement ceux de la mère et du père, apparaissent sur le maillot de corps et la couverture, sans correspondance dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques. En avril 2017, l’empreinte d’un homme interpellé pour des violences correspond aux traces du dossier : c’est le frère de la fillette. Les enquêteurs disposent enfin d’un nom de famille. “C’était un mélange de soulagement et de délivrance. On s’est dit qu’on allait enfin pouvoir redonner sa dignité à cette petite”, raconte à Libération Frédéric Chevallier, alors procureur de la République de Blois.

Le colonel Thomas Andreu, chef de la section de recherche d’Orléans, forme aussitôt une cellule de six gendarmes chargés de surveiller discrètement la famille Touloub. Les parents, arrivés en France en 1982 et séparés depuis 2010, sont interpellés le 12 juin 2018. En garde à vue, Ahmed Touloub affirme que sa fille a vécu un “calvaire” sous les coups de sa mère, qu’il dit responsable de toutes les violences, tout en reconnaissant ne l’avoir jamais dénoncée, de peur qu’on lui retire la garde de ses enfants. Halima El Bakhti admet une partie des violences, dont des gifles, mais pas les morsures. Les experts psychiatres estiment qu’elle ne présente ni “pathologie mentale avérée” ni “trouble psychique susceptible d’abolir ou d’altérer son discernement”.

Le couple avait abandonné le corps le long de l’A10 avant de rejoindre le Maroc pour une vingtaine de jours de vacances. Plusieurs questions majeures traverseront désormais les débats : comment Inass est-elle morte, pourquoi personne n’a jamais signalé rien, et comment la famille a-t-elle pu vivre avec un tel secret. Côté parties civiles, les six frères et sœurs d’Inass siègeront aux côtés de plusieurs associations. “L’enjeu pour nous n’est pas tant la peine qui sera infligée aux accusés”, affirme l’avocate Agathe Morel, qui représente La Voix de l’enfant. “Ce que l’on veut, c’est comprendre.” La cour d’assises dispose de trois semaines d’audiences pour y parvenir.

Questions-réponses

Quand et devant quelle juridiction se tiendra le procès ?

Du lundi 2 novembre au vendredi 18 novembre, soit trois semaines d'audiences.

De quels chefs d'accusation les parents sont-ils poursuivis et quelles peines encourent-ils ?

Halima El Bakhti, 64 ans, pour tortures et actes de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner, et Ahmed Touloub, 66 ans, pour complicité. Tous deux encourent la réclusion criminelle à perpétuité et comparaîtront libres, sous contrôle judiciaire.

Comment la victime a-t-elle finalement été identifiée ?

Grâce à des prélèvements ADN sur le maillot de corps et la couverture en 2008, puis en avril 2017 à la correspondance entre l'empreinte d'un homme interpellé pour des violences et les traces du dossier : c'était le frère de la fillette.

Pourquoi ce procès est-il qualifié d'exceptionnel et comment le palais de justice de Blois s'y prépare-t-il ?

La presse fait état d'un procès exceptionnel ; le palais de justice de Blois, peu adapté aux audiences très médiatiques, a bénéficié de moyens conséquents pour accueillir les débats, et une forte affluence est attendue.

Articles liés

  1. 1 Crime & Société Service essais : eau, électricité, logements au crible
  2. 2 Crime & Société Camp-Levieux : la question de l'usage des armes par la police
  3. 3 Crime & Société Marseille : le Mucem juge les grandes questions du siècle
  4. 4 Crime & Société Bourgoin-Jallieu : la magistrate rapproche la justice des justiciables
  5. 5 Crime & Société Besançon : la vidéo d'un manifestant matraqué déclenche une enquête