Minotaure, d’Andreï Zviaguintsev : quand la décision d’État envahit le quotidien
Le 30 septembre marque l’entrée en salle française de Minotaure, le nouveau long métrage d’Andreï Zviaguintsev, récompensé du Grand Prix du Festival de Cannes en mai dernier. Le film, porté par les interprétations de Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva et Boris Koudrine, s’intéresse moins au front qu’aux mécanismes par lesquels une décision politique, l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, reconfigure la vie d’une société entière.
C’est cette dimension qui donne au film sa portée la plus singulière. Zviaguintsev, cinéaste russe qui s’est toujours positionné contre la guerre, choisit de filmer celle-ci en toile de fond, non pas sur le champ de bataille, mais à travers ses effets administratifs et sociaux. Le récit s’installe en 2022, dans une ville de province où Gleb possède sa propre entreprise et vit avec Galina et leur fils. Le quotidien de cette famille bourgeoise, comme celui de leurs concitoyens, va être bouleversé par le début du conflit. Certains émigrent vers l’Occident ; d’autres sont mobilisés par le gouvernement. Parmi ces derniers figurent beaucoup d’employés de Gleb, ce qui met en péril sa société. Le pouvoir de l’État, exercé par la mobilisation, s’invite ainsi directement dans l’économie privée et dans la cellule familiale.
Dans ce contexte de tensions géopolitiques et professionnelles, le réalisateur mêle une dimension domestique qui achève de faire déborder la violence de Gleb, lorsqu’il découvre que sa femme le trompe. Cette partie du scénario, qui fait pencher le film vers le polar, est directement inspirée de La Femme infidèle de Claude Chabrol. Le film établit un parallèle entre l’entrée en guerre de la Russie et l’implosion intime de cet homme, frustré à tous les niveaux. Le titre renvoie à la figure mythologique du Minotaure et évoque le monstre bestial qui se cache en chacun de nous. Déjà, dans Le Retour, Zviaguintsev abordait la masculinité en crise d’un père de famille tyrannique et imprévisible.
Cette nouvelle œuvre s’inscrit par ailleurs dans une trajectoire cannoise remarquablement constante. Fidèle du Festival, le cinéaste russe a marqué la Croisette à plusieurs reprises : Le Bannissement a obtenu le Prix d’interprétation masculine en 2007, Elena le Prix spécial du Jury Un Certain Regard en 2011, Léviathan le Prix du scénario en 2014 et Faute d’amour le Prix du Jury en 2017. Il avait également siégé au Jury des Longs Métrages, présidé par Cate Blanchett, en 2018, avant de revenir en Compétition avec Minotaure. Le Grand Prix décerné en mai dernier confirme la reconnaissance institutionnelle dont bénéficie ce cinéma, qui interroge sans relâche l’exercice du pouvoir et ses conséquences sur les individus.
Pour un public attentif aux questions de gouvernance et de responsabilité, Minotaure offre une matière particulièrement riche. Le film pose la question de la conformité et de ses limites : que devient un chef d’entreprise, un employeur, un père, lorsque les décisions de l’État s’imposent à lui sans appel ? La mobilisation des employés de Gleb illustre la manière dont une politique de guerre se traduit en obligations concrètes, pesant sur la survie même d’une société privée. Face à ces contraintes, les personnages n’ont guère de marge de manoeuvre : partir, obéir, ou laisser la violence, celle du conflit et celle de l’intime, occuper l’espace laissé vacant.
C’est précisément cette lecture, celle d’une guerre vécue en dedans, qui traverse le film et que l’on peut retrouver dans le contexte de sa présentation cannoise, notamment à travers cette page du Festival de Cannes : https://www.festival-cannes.com/2026/minotaure-de-andrei-zviaguintsev-la-guerre-en-dedans/
En faisant de la décision politique le point de départ d’une implosion domestique, Zviaguintsev rappelle que la responsabilité ne se limite pas aux dirigeants qui déclenchent les conflits : elle se joue aussi dans la capacité des sociétés à résister, à partir, ou à céder. Minotaure, désormais visible en salle en France, propose ainsi une méditation sur la violence d’État et ses résonances les plus intimes, portée par un cinéaste que Cannes continue de placer au premier rang. Reste à savoir si le public français, confronté à cette radiographie du pouvoir, saura y reconnaître les mécanismes qui, ailleurs, continuent d’opérer.