Portrait Cassandra Miller au Festival d’Automne : une programmation à deux températures
L’édition 2026 du Festival d’Automne consacre un portrait en trois concerts à la compositrice canadienne installée à Londres Cassandra Miller. Un investissement de programmation dont la première soirée illustre toute l’étendue. Si les Songs de Miller, qui ouvrent ce cycle, naviguent entre douceur et fragilité, Gorde de Florentin Ginot et Katharina Ernst, donné en création mondiale en seconde partie, prolonge la soirée de manière plus physique et tellurique.
Les Songs de Cassandra Miller
« Je me suis intéressée à la mélodie sans en avoir pleinement conscience », confie la compositrice dans un entretien avec Laurent Feneyrou. La voix, celle de Juliet Fraser comme celle de Cassandra Miller, voire celle des instrumentistes, traverse les deux œuvres au programme. La compositrice invite le public à une expérience d’écoute dite « empathique », proche de la méditation.
Thanksong (« Chant de reconnaissance ») de 2020 fait écho au « Chant d’action de grâce d’un convalescent à la divinité » de Beethoven, titre du troisième mouvement de son quinzième quatuor à cordes. La musique est à bas voltage, celle des musiciens de L’Instant donné (qui donnent également de la voix), dont le geste caressant et répétitif de l’archet sur la corde est guidé par le chant de la compositrice qu’ils entendent au casque. À nue ou au-dessus de la trame instrumentale, la soprano Juliet Fraser chante la ligne de Beethoven, comme un cantus firmus, aussi lentement et doucement que possible. « Douce attention à l’autre », ajoute la compositrice, dont l’art du « melos » n’est pas sans émouvoir.
Traveller Song, pour sept instruments et bande magnétique, emprunte son matériau à un chant de charretier sicilien. La composition (2016, rév. 2019) en appelle à « la technique incarnée » de Cassandra Miller : « je suis un corps qui participe », dit-elle. Elle a enregistré et superposé les versions de sa voix chantonnant au-dessus de l’original entendu au casque. La situation est reproduite par la partie de piano à quatre mains, plutôt vigoureuse, entendue avec la voix de Miller au début de l’œuvre. L’emprunt, comme acte de mémoire, devient matière sensible, fragment de vécu et objet de métamorphose. Le ton bascule alors vers le lamento, « mélopée presque chamanique » selon les termes de Miller, lorsque les instruments, guitare et cordes frottées, clarinette puis accordéon, redisent et enrichissent le fredon de la voix. « L’œuvre est créée avec les interprètes et ce sont eux qui la réalisent sur scène », ajoute la compositrice, pour qui l’art est avant tout une expérience et un processus.
Une œuvre-performance à quatre mains
Autre voyage, à haut voltage celui-là. Gorde, donné en création mondiale, prolonge cette réflexion sur le chant et la mémoire à travers un tout autre dispositif.
Œuvre à quatre mains conçue par le contrebassiste Florentin Ginot et la batteuse Katharina Ernst, Gorde est un spectacle multimédia où les lumières et les ambiances colorées de Theresa Baumgartner créent des perspectives inattendues qui bouleversent l’espace du plateau. Ce n’est pas la première fois que le contrebassiste hors norme et aventureux fait appel aux pédales d’effet, bouclages et autres techniques de transformation sur les cordes de son instrument augmenté. C’est en revanche sa première rencontre publique avec la batterie de Katharina Ernst, qui s’entoure de synthétiseurs, samplers et autres accessoires susceptibles d’enrichir sa palette sonore.
Superbe, dans la première partie, est cet espace sonore déployé par l’électronique où la contrebasse modèle et distord ses figures au spectre mouvant sous les salves éruptives de la batterie. Le deuxième set met davantage en vedette le geste de Katharina Ernst sur sa batterie préparée, qui donne la mesure de ses capacités virtuoses en matière de structures polymétriques et asymétriques, portées jusqu’à l’incandescence. On perçoit davantage, dans la seconde partie, le matériau à la base de la performance : un recueil de chants arythmiques galiciens appelés alalás, dont le profil harmonico-mélodique se dessine sous l’archet soliste du contrebassiste. Il laisse ensuite la part belle aux morphologies sonores très spectaculaires engendrées par sa partenaire, avant la montée en puissance de l’électronique vers la fusion des timbres et l’énergie de la « pulse » sur laquelle s’achève cette aventure, scellant la rencontre de deux artistes dans l’élan de l’improvisation.
Les chemins divergent dans cette première soirée tout en contrastes, où les œuvres se répondent moins par filiation que par résonance. D’autres Songs de Cassandra Miller s’entendront aux côtés des musiques d’Éliane Radigue et de Sarah Davachi le 14 décembre, tandis que Dad Goes to the Mountain pour orchestre de la Canadienne complètera le portrait le 16 octobre prochain, à la Maison de la Radio et de la Musique.
Crédit photographique : © Festival d’Automne