Camp-Levieux : la question de l'usage des armes par la police

Tir sur une jeune mère : les règles d'usage des armes par la police en question

Camp-Levieux : la question de l'usage des armes par la police

Une femme de 27 ans lutte pour sa vie aux soins intensifs, et une question s’impose à toute la population : dans quelles circonstances un policier peut-il faire usage de son arme de service ? Le drame survenu à Camp-Levieux dans la nuit de vendredi à samedi, où Élodie Thomas a été atteinte d’une balle entre la nuque et la mâchoire alors qu’elle rentrait du travail, met en lumière des manquements possibles et graves au protocole encadrant l’usage des armes à feu par la police.

La victime, mère d’un enfant de deux ans, se trouvait à bord d’un van qui la ramenait chez elle après sa journée de travail. Elle vit avec son compagnon à Stanley, le couple résidant temporairement chez un proche malade à Plaisance. Son état et les conditions du tir soulèvent une inquiétude qui dépasse le seul cas de cette famille : celle de la sécurité des citoyens face à l’usage de la force publique.

Selon les procédures en vigueur à Maurice, les policiers ne peuvent recourir à leur arme qu’en cas d’extrême nécessité, face à un danger grave ou imminent, et ce recours doit parfois être précédé d’un tir de sommation. Or, les informations destinées à être versées au dossier à charge indiquent qu’aucun tir de sommation n’aurait précédé le coup de feu. Aucune autre douille n’aurait été retrouvée dans le périmètre de l’Incident Zone, ce qui renforce l’hypothèse d’un tir unique, sans raison apparente, en direction du van. Le projectile aurait atteint l’arrière du véhicule, traversé les lunettes arrière, puis touché la jeune femme.

La thèse de l’accident suscite pour l’heure des interrogations. Des policiers contactés expliquent que le mécanisme de l’arme, de type Glock, nécessite une action sur la détente, et que l’arme est conçue pour limiter les risques de décharge accidentelle en cas de secousse ou de chute. Elle doit en outre rester dans son étui et n’être dégainée qu’en cas de nécessité. Les experts en balistique devront déterminer la distance de tir et la hauteur d’impact à l’arrière du van afin de reconstituer la trajectoire de la balle et d’établir si le coup de feu était accidentel, consécutif à une chute de l’arme, ou délibérément dirigé vers le véhicule.

Le récit du chauffeur, Tirvassen (Rudy) Soobrayen (36 ans), considéré comme témoin clé, contredit frontalement la thèse d’un accident. Il raconte avoir pris en charge vendredi soir des employés du supermarché Tribeca Mall pour les raccompagner chez eux, déposant d’abord une employée à Trèfles avant de se diriger vers Plaisance pour y laisser Élodie Thomas, qui lui indiquait le chemin par Camp-Levieux. Arrivé à hauteur de la route Ratsitatane, il aurait ralenti en apercevant des policiers. « Monn dir polisie-la mo ena pou al kit enn staff ek si mo kapav al devan », déclare-t-il. Un premier policier lui aurait répondu : « Ale. Si van-la kraze, ou pran ou responsabilite. » Un deuxième policier, visiblement très agité, se serait alors approché et aurait ouvert la portière. « Li pran enn revolver li met lor mo latet. Li dir mwa : To anvi gagn enn kout bal la ? », affirme le chauffeur, à qui le même policier aurait ensuite lancé : « B ou l ale ! » Environ 25 mètres plus loin, il aurait entendu une détonation, qu’il avait d’abord prise pour un pétard. « Monn trouv disan dan van ek madam-la inn tonbe », raconte-t-il.

Le jeune passager de 19 ans, qui devait être déposé à Stanley, aurait pris la fuite par crainte pour sa sécurité. Rudy Soobrayen dit avoir tenté de joindre le SAMU et le 999 sans obtenir d’assistance immédiate ; un proche l’aurait rejoint avant que tous deux ne croisent en chemin un véhicule du SAMU, auquel ils ont confié la victime. Il affirme également que le policier soupçonné d’avoir tiré et des membres de son équipe seraient passés près du van après les faits, et qu’il les aurait informés que « enn Madam inn blese ar bal », sans que les policiers ne s’arrêtent. Il doit fournir des informations complémentaires aux enquêteurs en présence de son avocat, Me Rama Valayden, en vue d’établir un délit de non-assistance à personne en danger contre d’autres officiers, et participer à une parade d’identification. La Major Crimes Investigation Team pourrait reprendre le dossier compte tenu de la gravité des faits.

Le sergent Gautam Singh Taukoor (57 ans), qui compte 36 années de service et est décrit par ses collègues comme « quelqu’un d’ordinairement calme et réservé », a été arrêté quelques heures après le coup de feu. Il n’a pas encore consigné sa version des faits, souhaitant d’abord consulter un avocat. Comparu devant le tribunal de permanence du week-end, il fait l’objet d’une accusation provisoire de Possession of firearm with intent to endanger life. La police s’étant opposée à sa remise en liberté, il demeure en détention préventive et doit comparaître ce lundi devant le tribunal de Rose-Hill, où de strictes mesures de sécurité sont prévues pour son déplacement. Un élément de la Western Division évoque la pression subie par les policiers après les manifestations à Camp-Levieux, notamment les 25 cocktails molotov lancés sur la station jeudi soir.

Les enquêteurs tentent par ailleurs de retrouver le passager de 19 ans, dont la déposition pourrait éclairer le comportement des protagonistes. Les images des caméras de surveillance de la région, dont certaines déjà diffusées montrent le van encerclé par plusieurs policiers avec un 4×4 de la police devant lui, sont passées au crible. La thèse d’un délit de fuite n’est pas privilégiée, plusieurs policiers étant présents sur place, même si des séquences vidéo laissent apparaître des propos injurieux lancés par une personne non identifiée juste avant la détonation. Pour les citoyens, l’enjeu est clair : établir si les procédures destinées à protéger le public ont été respectées, et garantir que les responsables répondent de leurs actes devant la justice.

Questions-réponses

Que prévoit la procédure de Maurice concernant l'usage des armes par la police ?

Les policiers ne peuvent recourir à leur arme qu'en cas d'extrême nécessité, face à un danger grave ou imminent, et ce recours doit parfois être précédé d'un tir de sommation. Or, selon les informations du dossier, aucun tir de sommation n'aurait précédé le coup de feu.

Que rapporte le chauffeur du van, Rudy Soobrayen ?

Il raconte qu'un policier visiblement agité a ouvert la portière, pointé un revolver sur sa tête et tenu des propos menaçants avant qu'il n'entende une détonation environ 25 mètres plus loin, puis qu'il ait trouvé de la femme blessée dans le van. Il affirme aussi avoir informé des policiers présents qu'une femme était blessée, sans qu'ils ne s'arrêtent.

Quelle est la situation judiciaire du policier suspecté ?

Le sergent Gautam Singh Taukoor (57 ans), qui compte 36 années de service, a été arrêté quelques heures après le coup de feu. Il est accusé provisoirement de possession d'arme à feu avec intention de mettre en danger la vie d'autrui, et demeure en détention préventive après l'opposition de la police à sa remise en liberté.

Comment la victime a-t-elle été secourue et quels sont les prochains examens ?

Le chauffeur n'a pu joindre ni le SAMU ni le 999 ; un proche l'a rejoint et tous deux ont confié la victime à un véhicule du SAMU croisé en chemin. Côté enquête, les experts en balistique doivent déterminer la distance de tir et la hauteur d'impact à l'arrière du van, et le passager de 19 ans, recherché, pourrait apporter des éléments supplémentaires.